"Des Indes à l'Angleterre..."

J'ai toujours aimé les gares et les aéroports. Les événements des derniers jours à Arras ne m'ont pas enlevé ça.
J'ai toujours aimé le mouvement, le croisement des cultures, les gens qui se pressent dans des directions différentes mais dont on imagine la vie au hasard d'un patch cousu sur un sac, ou de quelques mots glanés au détour d'une conversation téléphonique.
Ça me confirme que je trouve mon équilibre dans le mouvement et la rencontre avec l'autre.
Ça me confirme que je continue à avancer.
Après peu de sommeil ces derniers jours et des heures de transports en commun un peu éprouvantes, mais rendues un peu plus lumineuses par les pianistes de gare, je m'assois finalement en surplomb de l'avion qui va nous emmener à Séoul d'où nous rejoindrons Ōsaka puis Kyūshū pour le retour tant attendu au Japon.
Une petite bulle.
Sur les télés du terminal, les chaînes d'information continuent de diffuser les images de la guerre au proche Orient.
Il est temps de partir loin.
Rejointe cette fois ci par mon père et Catherine, sa compagne, c'est un voyage familial qui nous attend. Le premier depuis le Pays de Galles en 2008: il est temps de rattraper le temps perdu.
Le voyage planifié depuis quelques années pour le Japon s'est vu repoussé par le COVID et il a fallu attendre que les frontières rouvrent pour enfin partir, à la découverte d'un Japon plus rural que la dernière fois.
Flash forward après les 16h de vol (dont 2 de sommeil... Au moment où j'écris ces lignes je me rends compte que je peux rester réveillée pépouze pendant 32h) le pocket Wi-Fi, le JR pass récupérés (et mes premières vraies conversations en japonais).
On embarque dans le Nankai express, le fameux train « moins rapide » qui permet de rejoindre le centre d’Ōsaka. (l’autre choix étant le « Rapî:t Airport», le train bleu avec une tête qui rappelle vaguement Batman et qui fait moins d’arrêts)
C’est parti pour un ersatz de Japon qui me remet les pieds à l'étrier. Les tuiles bleues qui luisent sous le soleil, les maisons traditionnelles couvertes de volubilis et qui se nichent entre deux barres d'immeubles.
Le balancement des poignées légèrement hypnotique et les cahots du train qui me bercent ont raison de ma résistance et je me retrouve à piquer une sieste express en gardant une oreille sur les annonces du haut-parleur qui annoncent la gare de Namba.
On retrouve, sur le quai de la gare, Yusuke qui, devenu jeune papa, a abandonné femme et enfant pour venir nous accompagner l'histoire de quelques heures pour une promenade dans le centre d'Ōsaka.
Après avoir déposé les sacs dans les consignes, il nous guide dans Sennichimae Doguyasuji, le marché aux accessoires de cuisine (où on s'arrête bien sûr pour la pause Takoyaki réglementaire).
puis nous marchons jusqu'à Dotonbori où la rivière se fraye un chemin dans le canal en béton entre les façades gigantesques du Don Quijote et d'Uniqlo.
Yusuke doit repartir sur Kyoto et nous avons toujours nos sacs à aller déposer à l'hôtel. On profite donc d'un petit café au bord de l'eau dans une ambiance de début de soirée avant de repartir vers Namba, résolus à nous confronter au système de transport qui, dans mes souvenirs, est simple.
Spoiler:
Hyperdia ne marche plus, mais pour le premier itinéraire, Yusuke m’a envoyé le trajet à partir de l'adresse de l'hôtel que je lui ai donnée.
Nous avons réservé deux nuits dans une chambre de l'hôtel Seiryuu.
Les transports sont tous accessibles avec la carte Icoca que nous avons reçue pré-chargée par la poste (gloire à Keikaku, le site sauveur de touristes).
"On a pas besoin de charger les Tapioca?"
(Il reste juste à se souvenir du nom de la carte)
Bref, on bippe les cartes en direction de Nara, arrêt prévu Ishikiri.
Le train nous dépose sur un quai de gare, la nuit est tombée, le chant des grillons remplit l'air du soir et les petites rues d'un quartier lointain se déroulent devant nous, avec une vue imprenable sur Ōsaka by night.
Il est temps d'arriver. Nos pieds commencent peu à peu à s'aplatir de marcher sous le poids des sacs.
L'hôtel finit par se dresser devant nous, et on pose notre fardeau dans la réception en attendant de pouvoir récupérer nos clés.
Au bout de 5 minutes à voir le réceptionniste farfouiller dans son ordinateur, on sent que les choses ne vont pas tout à fait se passer comme prévu. Pas moyen de remettre la main sur notre réservation.
On donne un autre nom, on vérifie les dates, le nombre de lits réservés... On finit par ressortir le mail de Booking avec le nom de l'hôtel... (À ce moment-là, nous entrons dans la 30ème heure sans dormir... Rappelons-le)
Il se trouve que le nom Seiryuu est apparemment utilisé par beaucoup d'hôtels au Japon, dont au moins deux à Ōsaka. Celui où notre chambre est réservée, payée, non remboursable, est à une heure d'ici en train, près du quartier de Tennoji et de la tour Tsutenkaku (et donc à deux pas de Namba où nous étions tranquillement en train de boire notre café une heure auparavant).
Branle-bas de combat dans le lobby. Le réceptionniste appelle notre hôtel, explique la situation en Japonais. Je fais preuve de toute la concentration que mon cerveau sevré de sommeil me permet et apporte des précisions ponctuelles. Si je n’étais pas aussi fatiguée, je serais presque fière.
Le réceptionniste nous confirme qu’il est impossible de se faire rembourser si on annule. Leur seule chambre disponible est une chambre hors de prix, le taxi l’est également. Il va falloir reprendre le train pour rejoindre l’hôtel qui se trouve à une heure de là, et dire adieu à ce petit quartier à flanc de colline.
On nous écrit un itinéraire griffonné en hiragana sur un morceau de papier, on réendosse les sacs, puis on reprend le chemin de la gare.
On bippe les Carioca et nous voilà de retour sur le quai, 30h de veille au compteur, quelques kilomètres dans les pattes, l'estomac résolument vide, à repartir en direction d'un lit qui commence à nous faire sérieusement rêver.
Après quelques aventures supplémentaires à Tennoji ("Pourquoi le train repart dans l'autre sens?"), on arrive légèrement hébétés devant une porte vitrée, éclairée, mais décidément close.
Nous sommes à H+31 et le dernier obstacle entre nous et nos lits se transforme en escape game. Il faut retrouver le code d'entrée dans les mails de confirmation, passer la porte, trouver le QR code correspondant à la réservation, le scanner sur une tablette puis rentrer un deuxième code confidentiel pour ouvrir un casier dans lequel on peut récupérer la clé de la chambre.
Redoutablement efficace, à condition de parler Japonais et de ne pas avoir un cerveau en train de se rabougrir de sommeil.
On parvient finalement à ouvrir la porte d'un mini studio avec deux lits et une banquette dépliante, une salle de bains, une kitchenette avec bouilloire et frigo accompagnés d'un micro-ondes. On va racler les dernières forces pour une sortie express au Konbini croisé sur la route pour récupérer 3 rāmen instantanés et 3 onigiris (mon estomac est, cette fois encore, plus perturbé par le décalage horaire que ne l’est mon cerveau).
On branche en titubant les batteries, câbles et téléphones (petit rituel que nous devrons répéter tous les soirs) et nous nous écroulons finalement sur les couchages pour notre première nuit nippone.
(en bonus pour les profs d'anglais)
***
Don Quijote - Ou "donki", est le roi du magasin discount au Japon. On le repère à sa mascotte, Donpen (pour Don Quijote Penguin) qui prend la forme d'un pingouin bleu.
Hiragana - Un des systèmes d'écriture au Japon. Les Hiragana sont une transcription phonétique syllabaire utilisés pour les mots d'origine Japonaise. Ils sont accompagnés des Katakana (pour les mots d'origine étrangère) et des Kanji (idéogrammes chinois utilisés pour les concepts). Une phrase peut contenir les trois types de symboles. Les Kanji peuvent se lire de plusieurs façons différentes.
Konbini - Les supérettes Japonaises ouvertes à des horaires indécents et qui permettent d'aller chercher à manger pour les fringales subites au milieu de la nuit.
Onigiri - Boulette de riz fourrée de garniture et protégée par une feuille d'algue.


























